Tendances

Signalétique et Anamorphose : L'illusion séduit


Système sémantique auquel nous sommes quotidiennement confrontés, la signalétique a pour fonction traditionnelle d’orienter et d’informer. Elle renseigne l’espace en lui apposant des signes, iconiques ou verbaux,  conçus pour faciliter le repérage et la circulation. En dépit de son rôle a priori strictement fonctionnel et des contraintes de lisibilité qu’elle exige, la signalétique sait toutefois se réinventer régulièrement, comme en témoigne, par exemple, la tendance actuelle à l’anamorphose.


Le principe ? Une image déformée se recompose à partir d’un point de vue unique. Et réciproquement : une image stabilisée se fragmente à partir du moment où l’on se déplace.  Dans le sillon de Felice Varini, maître contemporain incontesté de l’anamorphose, bien des professionnels de la communication et de l’urbanisme ont eu recours au procédé à l’occasion de projets originaux.

En Australie, c’est le parking de l’Eureka Tower, à Melbourne, qui s’est récemment paré d’un affichage anamorphosé, conçu par Emerystudio et Axel Peemöller. En France, c’est à l’agence Graphéïne que l’on doit un concept similaire, malheureusement non retenu, pour l’aéroport de Lyon. On voit rapidement dans quelle mesure cette technique permet de renouveler et de questionner la signalétique classique.

 

signaletique parking

 

Quand l'oeil construit l'espace

D’abord parce que l’affichage devient soudain mouvant par le jeu du regard. Soyons d’accord, ce n’est pas l’élément signalétique qui bouge, c’est mon propre déplacement qui trouble ou réordonne ma perception. C’est certes une évidence, mais elle nous dit toutefois un rapport inédit à l’espace puisque c’est bien le passant qui actionne le procédé anamorphique.

De spectateur, je deviens donc acteur des lieux. Libre à moi de me mouvoir pour composer ou décomposer l’affichage au gré de mes propres déplacements. Mon point de vue est tout-puissant : c’est à lui que revient le privilège de faire parler ou non l’affichage anamorphosé.

 

Le grand jeu du regard

Ce privilège a une portée évidemment ludique qui détourne, voire contourne, la fonctionnalité première de la signalétique. Dans l’affichage traditionnel, mon attention se porte sur l’indication inscrite, par exemple, une direction à suivre.

Avec la signalétique anamorphique, mon intérêt s’est déplacé sur le procédé même : j’en admire l’ingénierie et je me prends au jeu de la composition-décomposition optique. J’apprécie l’illusion et je peux m’en amuser : quand l’image se forme, la profondeur disparaît, comme une perception en deux dimensions ; quand elle se déforme, la perspective revient et me révèle la supercherie visuelle dont je suis l’heureuse victime. Bref, l’attraction n’est plus le lieu désigné mais l’affichage lui-même. À la visée informative de la signalétique cède une visée résolument divertissante.

 

signaletique-aeroport-lyon

 

L'espace, évènement du sens

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que cette technique investisse des lieux réputés pour leur manque d’intérêt : couloirs d’aéroport, parkings, hangar désaffectés. Elle permet précisément de donner vie à des surfaces fades qui font glisser le regard, à ces espaces que l’on déserte ou que l’on traverse sans jamais s’y arrêter.

Avec l’anamorphose, le passant est invité à ne plus simplement passer mais à suspendre un temps sa course pour interagir avec son environnement. L’espace plat, en plus d’un nouvel intérêt esthétique, gagne ainsi une profondeur sémantique que j’ai la charge de révéler : c’est mon œil qui impulse l’avènement et l’événement du sens.


Auteur : Baptiste Franceschini


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