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Interview de Mona Van Cocto, créateur du Batofar et de l'iBoat


Il se fait plutôt rare mais Mona Van Cocto (Batofar, iBoat et bientôt Razzle Lyon ou encore Dazzle Melbourne !) a accepté de répondre à nos questions. Entretien.


Tout d’abord, comment est né le concept du Batofar, à savoir investir une péniche comme lieu de diffusion d’évènements artistiques ?

Il est né d’une première expérience, la Guinguette Pirate en 1995. L'idée était d’associer un bateau de patrimoine à un contenu festif pour marquer l’exploitation nouvelle des quais à Paris. Nous n’étions que deux ou trois bateaux à Paris à cette époque-là. De ce concept, nous avons lancé le Batofar en 1999. L’idée était de pouvoir y trouver des artistes émergents autour des musiques actuelles de l’époque, notamment les musiques électroniques, sachant que le seul lieu créatif dans les contenus à ce moment était le Rex. L’ambition était d’être une plateforme d’échange avec d’autres pays européens et de donner de la place à des expressions artistiques alternatives et underground.

Le bateau était comme une Arche de Noé qui proposait à la fois de la diffusion et de la résidence de création pour différents artistes (musique, architecture sonore, image, plastique…), tout en drainant l’imaginaire du bateau : le voyage, la découverte, l’ouverture d’esprit… Hormis les trois premières années durant lesquelles nous étions identifiés comme O.V.N.I. à Paris, aujourd'hui, on reste un modèle “tête chercheuse”, puisque nous lançons souvent des concours pour identifier des jeunes créateurs visuels. Parallèlement, nous tenons à rester autonome sur le plan économique donc, ne pas être dépendant des subventions. Depuis 5 ans à Paris, nous n’en recevons aucune. Nous avons ensuite décliné le concept à Bordeaux avec l’Iboat en 2011, tout en tenant compte d’une réalité terrain avec les acteurs locaux qui peuvent avoir besoin de cet outil pour accueillir leurs projets.

 

Justement, pourquoi Bordeaux ?

J’ai rencontré Jean-François Buisson (Les Vivres de l’Art) il y 14 ans maintenant, avec lequel je me suis penché sur le quartier des Bassins à flot. A l’époque, il n’y avait rien du tout. C’était trop tôt pour y placer un bateau. Mais nous savions que la ville allait vite évoluer, notamment par rapport à ses quais et ce quartier précisément. Puis l’occasion s’est représentée 10 ans après. J’avais déjà un réseau à Bordeaux, j’aimais la ville et sa douceur de vivre. Sur le plan économique, le public bordelais avait et a encore les moyens de “consommer” du loisir. Nous avons donc décidé de choisir Bordeaux. Pour l’anecdote, le Batofar de Paris devait être d’abord à Marseille. Mais cela ne s’est pas fait car le projet n’était pas accueilli positivement par la ville à cette époque.

 

Faire de l’évènementiel sur un bateau : quelles concessions ? quels avantages ?

Personnellement, je n’y trouve que des avantages. Le choix d’un bateau ce n’est pas que son espace physique intérieur, c’est aussi ce qu’on peut y faire autour. Les villes ont très souvent fait des zones portuaires au bord des fleuves où il y encore beaucoup d’espaces inusités. Ainsi, quand tu places un bateau, tu peux créer un développement événementiel sur les quais ou le parc à côté. Le choix stratégique est d’avoir le maximum d’espace autour. A Bordeaux, nous n’avions pas le choix du placement. Depuis peu, nous proposons un projet de développement de l’autre côté du Bassin (en face de l’emplacement actuel, quai des étrangers, ndlr), avec 10 000 mètres carrés à aménager.

 

IBOAT

 

Mettre en place des évènements hors les murs est donc un axe de développement fort.

Oui, et plus encore à Bordeaux qu’à Paris, qui a déjà une énorme offre existante. A Bordeaux, il y a encore des terrains vierges à explorer. Par ailleurs, nous travaillons notamment avec le CAPC, Darwin, la Base sous-marine… Des lieux qui ont des identités fortes, mais qui acceptent une association de leur image avec celle de l’Iboat. L’idée c’est la rencontre. Plutôt que d’acheter de la publicité, il s’agit de mettre en avant la matière grise du bateau et la faire exister dans la ville. Et pourquoi pas organiser un jour un évènement qui réunirait les bateaux et leurs équipes artistiques, qui travaillent déjà ensemble de toute façon.

 

Quel est le ressenti des promoteurs de soirées et des artistes sur ce type de lieu ?

Il est difficile pour nous d’avoir le ressenti exact de la part des artistes. Mais nous avons réalisé deux enquêtes publiques qui montrent que le public vient à 50% justement parce que le lieu est un bateau. Alors que nous communiquons avant tout sur le contenu et non pas sur le lieu en lui-même. Un autre exemple assez frappant : durant la fermeture administrative de l’Iboat cet été, nous avons déplacé quelques soirées principalement au H36 et aux Vivres de l’Art. Nous avons perdu 60% de notre public. Dès la réouverture, nous avons fait le plein instantanément. Donc le bateau a vraiment une valeur physique, même si c’est inconscient pour le public.

 

Le Batofar a accueilli sa Boiler Room en février cette année. A quand la 1ère Boiler Room à l’iBoat ?

C’est déjà dans les tuyaux. Nous sommes en discussion avec les organisateurs de Boiler Room pour en faire une sur l’iBoat. Ca devrait se faire au printemps 2015.

 

Quelles sont les principales différences entre le fait de créer des évènements à Paris et en province ?

Je pense qu’il y a beaucoup de mythes avec ce pseudo décalage entre Paris et la province. En province, il y a moins d’offre donc le public est encore plus curieux, même si c’est difficile de les avoir tous les jours. Avec les moyens de communication actuels, que ce soit à Bordeaux ou à Paris, il n’y a presque plus de différence. A titre d’exemple, on a proposé à Bordeaux la soirée club Synchrophone, assez emblématique du Batofar, et elle a fait un meilleur score sur l’Iboat.

 

A l’heure du digital, est-ce que la manière de communiquer sur des évènements a fondamentalement changé ?

Nous avons fait le choix de dématérialiser progressivement nos supports de communication. Mais nous nous adaptons quand même à chacun des publics et à ses habitudes. Notamment entre les soirées club et les concerts, pour lesquels nous utilisons encore le papier. Il n’empêche que nous avons récemment retravaillé les sites web des bateaux, ainsi que notre présence sur les réseaux sociaux. Nous nous tournons également vers le mobile, avec la mise en place de notre application “UblO” intégrant une billeterie low cost et du contenu propre (uniquement sur l’App Store pour l’instant pour le moment, à venir sur Google Play). Stratégiquement, nous souhaitons développer notre communication digitale sur nos propres outils. Comme pour les subventions, nous ne voulons pas être dépendant de plateformes tierces, comme Facebook, sur lesquelles nous allons être obligés d’investir dans l’achat de publicités.

 

Comment l’iBoat s’inscrit dans le quartier en pleine mutation des Bassins à flot ?

Depuis la naissance de l’iBoat, nous sommes force de proposition pour réunir les trois identités fortes des Bassins à flot, sur un axe culturel, que sont  les Vivres de l’Art, la Base sous-marine et nous. D’ailleurs, nous souhaitons être un des opérateurs culturels générateurs de contenu pour la Base sous-marine.

 

Le concept va-t-il s’exporter une nouvelle fois en France ? A l’étranger ?

Nous allons ouvrir un 3ème bateau à Lyon avec le projet “Razzle Lyon”, avec l’idée d’occuper une ville importante à l’échelle nationale, comme Paris et Bordeaux. Nous essayons de développer une autonomie financière et économique, donc nous avons logiquement besoin d’avoir plusieurs salles pour amortir les coûts. La stratégie de cette “flottille” de bateaux, c’est de pouvoir financer des projets en toute autonomie.

Pour ce qui est de l’international, nous travaillons en ce moment sur une passerelle avec Melbourne : “Dazzle Melbourne”. Le choix du modèle économique anglo-saxon n’est pas anodin. Il paraît plus rentable, surtout quand le choix est de fonctionner sans subvention.

 

Quel est le dernier évènement culturel/artistique qui t’a le plus marqué ?

C’était sûrement un tout petit évènement vers chez moi, dans le Larzac. Pour être tout à fait franc, je ne sors quasiment plus. Je ne vais jamais voir mes “concurrents” car je ne fais que ce qu’il me plait. Ce qui ne m’empêche pas de me remettre en question sans arrêt. Je n’ai pas une consommation folle de sorties et de concerts. Et c’est justement cette sorte de “virginité” qui me permet de ne pas toujours surfer sur la tendance du moment.


Auteur : Jérémie Ballarin


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