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Interview : Dimitri Hegemann, parrain de la fête berlinoise

Entretien avec Dimitri Hegemann, parrain de la fête berlinoise, sur son projet d’installation à Détroit.

Détroit a rarement bonne presse mais voit les investisseurs et créatifs arriver des 4 coins de la planète. Dimitri Hegemann, propriétaire et fondateur du club et label Trésor à Berlin a pour projet de transformer une usine désaffectée en club. Le bâtiment en question, le Fisher Body 21, tombe en ruine depuis sa désaffection au début des années 1990. Cette ancienne usine, construite en 1919, a énormément de potentiel, avec ses 6 niveaux et ses 50 000 m2.


Vous avez pour projet de réhabiliter le Fisher Body 21, une ancienne usine abandonnée depuis vingt ans. N’est-ce pas effrayant, à prime abord, de s’attaquer à un lieu en ruine, notamment en raison du prix de la rénovation ?

Oui, vous avez raison. Mais nous avons une idée spéciale derrière notre plan. Pour le Fisher Body, nous voulons commencer par une « occupation temporaire » d’un seul étage. Par exemple, le second ou le troisième étage et le réhabiliter. Le reste demeurera en friche pour cinq autres années. Cette situation va créer une atmosphère magique et impressionnante… une sorte d’appel au réveil ! Détroit devrait autoriser l’usage temporaire de beaucoup de ses bâtiments pour des projets de création et d’innovation, c’est comme cela que Berlin a attiré des jeunes, créatifs, entreprenants et progressistes.

 

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Qu’est-ce qui vous intrigue dans ce bâtiment ?

Je suis un amoureux de cette ville, j’y suis venu pour la première fois en 1987. Depuis, je rends souvent des visites au Fisher Body 21. Dedans, nous prévoyons d’installer un hôtel (100 lits pour Détroit !), un pop-up restaurant et un club. A l’extérieur, dans le jardin, nous voulons faire un marché chaque week-end, les samedis et dimanches.

 

Pour créer un bon lieu évènementiel, faut-il un bâtiment avec une aura, une histoire ?

Oui, c’est très important pour notre concept. Nous voulons montrer que les gens de Détroit et du monde entier vont apprécier les ruines avec une histoire si spéciale, et l’idée de les faire vivre à nouveau. Le Trésor, qui a ouvert en 1991, se trouve dans une ancienne banque.

 

A Berlin, vous avez déjà eu le souci de négocier avec les autorités. Comment vous y prenez-vous à Détroit ?

Nous avons toujours eu l’autorisation des autorités, mais parfois, il faut discuter de ce qui est possible ou non. La mairie de Détroit est très frileuse sur le sujet… car le bâtiment est encore toxique.

 

Vous prévoyez aussi de faire de ce bâtiment un lieu interdisciplinaire et multiculturel avec un restaurant, des cafés, magasins… Est-ce une obligation, aujourd’hui, de mélanger les genres et les plaisirs au sein d’une même structure pour réussir ?

Pour moi, c’est une vieille expérience d’accueillir différents mondes sous le même toit. Mais il faut qu’ils se correspondent les uns les autres et au lieu. Après, oui, cela est devenu assez commun, mais parce que ça marche. J’aime l’idée que le public circule, s’émerveille, découvre. Je veux que les locaux profitent du lieu et qu’il soit un levier économique pour eux, qu’ils soient restaurateurs, artisans, artistes…

 

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Le problème que vous pourriez rencontrer, en particulier aux Etats-Unis, est la difficulté d’obtention des licences de service d’alcool. Comment appréhendez-vous cela ?

J’ai envie de dire : Détroit devrait arrêter le couvre-feu. Détroit devrait saisir cette chance avant qu’une autre ville ne le fasse. La ville est fermée et les créatifs attendent son signal pour la rejoindre. Des villes comme New York ou Berlin ont servi d’exemples : elles ont changé en accueillant une population jeune et créative avec de nouvelles idées. Détroit doit faire pareil, se décoincer !

La ville pourrait lancer un test sur cinq ans sans couvre-feu pour les week-ends et avant les vacances. La nuit est un moment extrêmement important pour le changement. C’est silencieux et ouvert à de nouvelles expériences. L’organisation Detroit-Berlin Connection travaille à cela justement.

 

Que cherche donc à amener l’organisation Detroit-Berlin Connection ?

Nous voudrions que Détroit soit ouverte toute la nuit, aux intellectuels, aux philosophes, aux innovateurs. Mais surtout, aux locaux, aux voyageurs, aux artistes, musiciens, spectateurs, danseurs quelle que soit leur couleur de peau. L’idée est que la ville soit ouverte toute la nuit à tous. Cela veut dire que l’économie en profite, la culture aussi. La ville en sera plus active et plus sûre, je pense que c’est vraiment le futur de Détroit.

 

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Avez-vous rencontré d’autres difficultés ?

Je ne sais pas encore… mais je suis vraiment bourré d’optimisme et pas prêt d’abandonner. En cas d’échec, je tenterais ma chance avec l’immense gare désaffectée de Détroit.

 

Enfin, pourquoi Détroit ? Même si la ville est connue pour son héritage culturel (le label Motown, la musique techno), elle n’est pas touristique.

Le moment est important. Après toutes ces années difficiles à Détroit, on peut déjà sentir un changement. Berlin gagne 50 % de son chiffre d’affaire grâce au tourisme et aux programmes culturels alternatifs nocturnes. Ce qui fait environ 3 milliards.  Ceux qui veulent lancer une expérience cuturelle ont besoin de meilleures conditions. Ce qui inclut l’actuel couvre-feu. Si Berlin avait un couvre-feu à 2 heures du matin le mois prochain, la vie nocturne de la ville s’effondrerait en 3 mois.


Crédit photo de couverture : GuiGui Lille ; photo 1 : Marie Staggat ; photo 2 et 3 : Scott Hocking
Auteur : Cécilia Sanchez


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