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Interview de Nicolas Reverdito : Aller jusqu'au bout de l'éphémère...


La team Couvre-Feu s’est entretenu avec Nicolas Reverdito, directeur de Pick Up Production. L’association nantaise, créée en 1999, valorise, au travers de ses projets, la culture Hip-Hop au sens large. On parle notamment de HIP OPsession, premier festival Hip Hop en France, d’événements autour de la musique, de la danse… Mais aussi de la Villa Ocupada, de la péniche d’Asie Riderz… Des expositions d’arts graphiques et street art intégrées au Voyage à Nantes. Des lieux éphémères que le public attend chaque année avec un peu plus d’impatience… Un entretien pour se poser la question de la plus-value de l’éphémère dans l’événementiel, de sa pertinence et de son ancrage auprès des publics.


Pick Up Production est à l’origine de plusieurs projets sur la Métropole nantaise, la Villa Ocupada, Asie Riderz, Grafikama… des lieux éphémères qui ne sont pas ouverts au public habituellement. Tout comme le QG que vous avez mis en place pour le festival HIP OPsession. Pourquoi misez-vous sur l’éphémère ?

Il y a deux raisons. D’abord, parce que monter des projets culturels dans des lieux qui ne sont, à la base, pas prévus pour cela, permet de créer de nouvelles expériences pour les visiteurs. Voir une exposition autre que dans une galerie, ou assister à un concert autre que dans une salle, créer tout de suite une ambiance et une expérience pour le spectateur. Ensuite, c’est aussi pour une raison pratique. Pour nos projets, notamment autour du street art, nous retournons le bâtiment du sol au plafond, il est impossible pour nous de le remettre en état après. Pour obtenir les autorisations nécessaires, la seule solution est que le lieu soit voué à la destruction ou à un gros chantier de réhabilitation. Lorsque certains de nos visiteurs nous disent « c’est vraiment dommage que ça soit éphémère », nous leur répondons que si ça n’avait pas été le cas nous n’aurions jamais eu les autorisations, et que le lieu n’aurait donc jamais existé…

 

GRAFIKAMA©AdelineMoreau-BD01

GRAFIKAMA © Adeline Moreau

 

C’est vraiment un moyen d’engager les publics mais aussi les artistes, c’est un moment fort pour eux…

Exactement ! Pour ces projets-là, on travaille au-delà de la programmation artistique… Pour des projets comme la Villa Ocupada, Asie Riderz, ou Grafikama, le directeur artistique va à la rencontre des artistes étrangers. Ce n’est pas un travail simple. Il faut s’assurer que les artistes aient envie et la capacité de s’adapter à des projets qui sont voués à disparaître. C’est un challenge pour eux. Le côté intéressant, c’est aussi le travail in situ. Les artistes ne font pas dans ces lieux ce qu’ils ont l’habitude de faire… Il y a une autre ambiance, ils y rencontrent d’autres artistes, il y a un mélange d’influences intéressant…

 

Revenons à l’expérience public, est-ce que vous sentez une certaine attente, une excitation du public envers ces lieux éphémères ?

Je pense oui. Il y a une envie de la part des spectateurs de faire partie du projet, de pouvoir se dire « j’y étais », « j’y ai participé ».

 

Donc un sentiment de se sentir « privilégié »…

Exactement ! Mais la question qu’on se pose aujourd’hui c’est « Comment on évolue ? Comment on fait évoluer nos projets pour satisfaire notre public ? » Ces lieux éphémères, un peu originaux, comme la Tour 13 à Paris… Aujourd’hui c’est devenu commun. C’est pour ça qu’on essaye d’écrire un projet, de lui donner du sens, pour qu’au-delà d’un lieu abandonné que l’on décore, on puisse raconter quelque chose, donner une signification et un but à la fois pour les artistes et pour les visiteurs.

 

Villa ocupada - David Gallard

VILLA OCUPADA © David Gallard

 

La Villa Ocupada, Grafikama, Asie Riderz… Sont des projets éphémères qui s’inscrivent dans un événement pérenne : Le Voyage à Nantes, de même pour le QG de HIP OPsession… Comment vous intégrez l’éphémère dans des projets globaux ? Comment vous le valorisez ? Essayez-vous de le faire vivre après le projet ?

Oui et non. On fait des visites virtuelles quand on peut. On en a fait pour la Villa par exemple. Mais si on n’a pas l’opportunité de le faire ce n’est pas grave. Les visites virtuelles c’est une cerise sur le gâteau, mais nous n’avons pas pour objectif de garder une trace. L’aspect éphémère c’est aussi ça… Aller jusqu’au bout… Ceux qui sont venus l’auront vu, et ceux qui ne sont pas venus ne verront rien… C’est aussi ça qui créer le buzz, l’envie… L’inauguration du QG par exemple, c’était une soirée complètement folle, on a fait entre 1000 et 1500 personnes en turn-over sur la soirée… Je savais très bien ce qui allait se passer. Tout le monde allait en parler, la bouche-a-oreille allait se lancer… Ca nous démarque de ce qu’on fait habituellement avec la traditionnelle soirée d’ouverture de HIP OPsession. Le souvenir et le privilège d’avoir assisté à la première du QG ne sont pas les mêmes, et on l’a senti dès le lendemain. On a eu des retours très positifs, que ça soit des jeunes qui baignent dans le milieu street aux institutionnels qui nous disent que c’est encore fou de réussir à faire ce genre de chose en plein centre ville… On dit toujours qu’il vaut mieux faire un petit concert dans une petite salle pleine que dans une grande salle vide... C’est pour deux raisons : une pour l’ambiance, et deux, c’est que les gens participent à la communication en vivant une expérience particulière.

 

QG Hip Opsession - CLACK

QG HIP Obsession © David Gallard - CLACK

 

En parlant de communication, est-ce que la communication pour un lieu éphémère reprend les codes d’un événement plus classique ?

Je pense qu’il y a une particularité : il ne faut pas trop en dévoiler mais en même temps en dire suffisamment pour que les gens aient envie de venir… Je m’explique. Quand on monte une exposition avec Pick Up, on n’invite pas des grands noms internationaux, ce n’est pas les têtes d’affiches qui vont faire venir le public, c’est le contenu, le concept… Si on dévoile tout, en photos et vidéos, il n’y a plus d’intérêt à ce que le public vienne. Il faut trouver un équilibre entre les deux.

 

La bouche-a-oreille joue un rôle important donc…

C’est 70% de la communication. Pour la Villa Ocupada par exemple, la fréquentation a toujours augmenté d’une semaine sur l’autre… Les gens en ont beaucoup parlé. Quand on est dans un lieu éphémère on ne sait jamais comment cela va se passer. On ne sait pas si les artistes vont être inspirés… en ayant une communication qui ne promet rien de concret, mais qui se base sur le concept, on ne prend pas de risque. C’est aussi le jour de l’ouverture, quand tout est fini, que l’on découvre la hauteur du projet.

 

Pour résumer quelles sont les principales clés pour créer un lieu éphémère ?

Il faut déjà trouver un lieu qui a du vécu. Il faut qu’il raconte quelque chose. Ensuite il faut le travailler. Il n’y a pas de contrainte dans ce genre d’endroit, le lieu est fait comme ça, c’est tout l’intérêt. Il faut les prendre et s’en servir pour les tourner en avantages. C’est pour cela que nous envoyons toujours aux artistes que nous invitons un historique du lieu et du quartier. Libre à eux de s’en servir pour puiser leur inspiration.

 

Bastardilla-VillaOcupada©DavidGallard-BD019

VILLA OCUPADA Bastardilla © David Gallard

 

Pour finir, est-ce que vous avez un projet éphémère que vous rêveriez de mettre en place ?

Oui ! On aimerait vraiment créer un festival dans une friche industrielle, pour deux raisons. Pour créer un festival d’envergure qui ne soit pas dans une salle. Et puis aussi pour une raison pratique, il n’y a plus vraiment de lieux non exploités dans le centre ville de Nantes, alors qu’en périphérie, il y en a vraiment de quoi faire en matière d’exposition et d’événementiel.

 

Vous associez l’éphémère à un lieu en friche, est ce que vous y voyez une tendance de la part des collectifs, des associations etc. de se dire « Venez on vous amène dans des lieux abandonnés et on en fait quelque chose de nouveau » ?

Il y a un petit peu de ça… Mais encore une fois il s’agit de l’expérience du spectateur… Rien que le fait de rentrer dans une usine désaffectée ou dans ce type de lieux est une expérience… Les curieux viendront.

 

 

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Crédits photos : Clack, David Gallard et Adeline Moreau

 

Auteur : Marie Savoret


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